Le Backpacker

 

Backpack = Action de mettre un sac à dos sur ses épaules et de partir, tel Ernesto Guevara, à la découverte de terres inconnues et aussi, quelque part, de soi même. Le terme peut s’utiliser en verbe ou en nom propre.

Backpacker = Anglicisme (de l’anglais « Backpack ») qu’on pourrait traduire par voyageur effarouché(e) désignant toute personne aimant s’adonner aux joies du Backpack.

Ex : « Non mais laisse tomber, je reviens de deux semaines de backpack en Europe de l’Est, j’ai enchaîné festivals, concert, j’ai backpacké à l’ancienne, en mode fracture des yeux mec »

 

Le Sociologue a juré sur la Bible, le Coran et la Torah qu’il passerait au peigne fin chacun des grands profils de notre génération. Et s’il en est bien un qu’il ne faut pas oublier, de par son importance croissante dans notre société mais également au vu de l’intérêt qu’il suscite sur les réseaux sociaux, c’est le « backpacker ». Ce mot, souvent utilisé à tort et à travers, nous renvoie à un immense imaginaire collectif des grands voyageurs de ce monde, d‘Ernesto Che Guavara à Ernest Hemingway* en passant par Arthur Rimbaud et l’ivresse de son bateau. Partir léger, vivre d’amour et d’eau fraîche, se retrouver soi même pour revenir un peu meilleur. Cette figure de l’insouciance a pris du galon dans la hiérarchie du chercheur de bonheur en se muant en grand défenseur du « connais toi toi-même et le monde qui t’entoure ». Mais le backpacker peut-il chercher son bonheur comme un simple chercheur d’or qui partirait en direction d’un eldorado lointain, certain d’y trouver la richesse promise ? Rien n’est moins sûr. Ce qui est évident, cependant, c’est que le backpacker du 21ème siècle aimera à dire qu’il a trouvé ce qu’il cherchait : une heureuse sérénité, une paix intérieure ou un éventuel coup de foudre pour un paysage, une culture, une population… L’éternel débat entre vérité et vanités trouve à nouveau son sens dans l’étymologie du backpacker et ses nombreuses interprétations… En somme, le Sociologue vous dresse un portrait de ce mystérieux inconnu aux innombrables facettes…

* Il n’est pas nécessaire de s’appeler Ernest pour être un bon backpacker.

 

I) Le Backpack, un fait de la génération Y

Le Backpack est intrinsèquement lié aux notions de découverte et d’expériences. Dans son chef d’œuvre « L’invitation au Voyage » (tiré du recueil les Fleurs du Mal), Baudelaire, cette grande plume qui a maintes fois pensé le voyage et son but, ne cesse de nous enjoindre à aller vivre ailleurs, là où « tout n’est qu’ordre et beauté, Luxe, calme et volupté ». Comme une injonction morale, le poète nous dit tout l’essentiel « d’aller là-bas vivre » pour y trouver ce qu’on ne saurait trouver ici. La génération Y, génération de philosophes cyniques nés des grandes crises économiques et morales de notre contemporanéité, voit un échappatoire ou une fuite momentanée. Fuir pour des zones reculées du monde pour se décentrer d’un quotidien dont on pense avoir fait le tour, pour oublier cette routine jonchée d’ennui parisien, d’angoisses sociales (environnement, emploi pour n’en citer que deux) et de toutes ces choses qui nous empêchent de toucher à un bonheur parfait. Cette génération d’Antigone refuse tout simulacre de joie et rejette en bloc les compromis. Leur imaginaire collectif considérable est avide de nouvelles découvertes, d’expérience et de rencontre d’autrui dans sa forme la plus désintéressée. Le backpack n’est finalement rien d’autre que cette grande promesse de bonheur pour cette génération qui a entendu plus souvent les mots crise et terrorisme qu’opportunité et stabilité.

 

II)  S’éloigner de sa zone de confort pour mieux y revenir : Une nouvelle quête identitaire ?

Si l’on en revient à l’étude sémantique et aux origines du mot backpack, il est clair que cette activité présente des caractéristiques qui se distinguent du tourisme ordinaire de masse :

  • Le sac à dos contre le combiné valise(s)/attaché(s)-case.
  • Les « hostels » et les plans « couch surfing » contre les hôtels.
  • Les paysages et les populations contre le cliché de la plage paradisiaque et du soleil.

Mais si tenté que le backpacker ne soit pas ce vacancier en quête de farniente classique et de confort, que cherche t-il dans ce cas? Ne souhaite t-il pas justement prendre le contrepied total de cette quête hédoniste occidental classique? Il est difficile de dresser un portrait unique du backpacker tant les expériences et attentes du backpacker du 21ème siècle sont diverses et variées. Pourtant, on peut au moins leur trouver un point commun: A travers ce voyage, c’est un peu de lui-même qu’il est venu découvrir. En somme, il recherche une expérience diamétralement opposée à ce qui constitue son quotidien : il rejette le confort de son lit douillet, il oublie la douceur de ses chocapics matinaux et embrasse un mode de vie fait de promiscuité (couch surfing, hostels) et de rencontre. Il fuit sa zone de confort le temps d’un voyage. Il fuit pour savourer l’expérience inédite de vivre sans être perpétuellement connecté. Quête au demeurant louable et désintéressée, le backpacker se décentre de l’Avoir pour mieux se recentrer sur l’Être.  L’authenticité, voilà le grand dessein du backpack du 21ème siècle. L’authenticité de relations humaines dans le cadre d’une expérience unique qui n’a de but que l’étonnement et l’émerveillement.

 

III) Un Backpacker à géométrie variable

a) L’éco backpacker

L’éco backpack est l’attitude la plus cohérente au regard de l’esprit originel du backpack développé par la génération Beatnik. Sa philosophie est à mi chemin entre l’économie et l’écologie du voyage. Pour brosser un portrait bien stéréotypé, l’éco backpacker (fille ou garçon) a les cheveux longs et pas très propres il faut bien l’avouer. Il justifie son hygiène approximative par des arguments imparables: « Si tout le monde faisait pareil, on économiserait 60% de la consommation mondiale d’eau, soit environ la consommation de l’ensemble de la population américaine ». Il sait bien évidemment jouer de la guitare mais également de la flute de paon. Il aime à raconter qu’il a appris à maitriser cet instrument lors d’un voyage au Pérou qu’il effectua en tant que bénévole pour une association locale de lutte pour la protection de l’environnement.  Il connait des trucs que personne d’autre que lui connaît, du style l’empreinte carbone d’une chasse d’eau ou le nombre actuel d’espèces de pingouins bengalais en voie de disparition. Il préfère bien évidemment chier dans la nature, c’est d’ailleurs – avec l’argent – une des raisons pour lesquelles il privilégie le camping sauvage aux hôtels. Il finance ses séjours backpack en faisant des travaux saisonniers du genre vendange ou récolte de pomme de terre. Il peut aussi bosser temporairement dans des hôstels pour être nourri et logé à l’œil. Vous savez, c’est ce jeune barbu à dreadlocks et au style vestimentaire décousu qui vous accueille à votre arrivée dans les auberges un peu bancales. Et lorsqu’en vous présentant, vous lui demandez d’où il vient, celui-ci vous gratifie d’un pamphlet contre les frontières et le patriotisme en se revendiquant citoyen du monde. Toujours sur la route, ce héros du quotidien a bien souvent perdu le sens de son voyage car il ne sait pas où revenir. Le voyage comme quotidien peut-il continuer d’émouvoir ? Rien n’est moins certain…

b) Le backpacker éternel et solitaire

Pur produit de cette génération Y en quête de spiritualité et de sens, le Backpacker solitaire s’est pris de passion pour l’aventure grâce au film « Into the Wild » (pas le porno, l’autre… !). En dépit de sa cruelle ironie résumée par sa morale de fin « happiness only real when shared », ce film a réveillé l’Indiana Jones qui sommeillait en lui. Il s’est dit que s’il devait crever un jour, autant que cela arrive en mangeant des baies empoisonnées par moins 15 degrés en Alaska ou en Patagonie plutôt que de faire un mauvais infarctus lié au stress de son travail. Il voyage léger, son guide du routard à la main, la tête dans les étoiles, allant d’émerveillement en émerveillement. En fait son excitation ne dure que deux jours. Au bout de 48 heures, il commence à s’emmerder sévère tout seul. D’autant plus s’il a commis l’erreur de faire périple vers la Mongolie intérieure*. Il cherche donc à taper l’amitié dans tous les hostels où il se rend afin d’y dégoter quelques partenaires de backpack. Si au départ, il se sent fier de son choix de partir seul, il a toutes les peines du monde à se justifier dès qu’on lui pose la question fatidique : « Mais tu voyages seul ? ». Il tente donc un début d’explication confus « non mais, j’avais vraiment envie de me retrouver moi même, une sorte d’introspection… ». Malheureusement il voit bien que son interlocuteur continue de le toiser avec un regard « tu n’as donc pas d’amis » soupçonneux. Le backpacker solitaire s’enfonce en lâchant avec un rire peu naturel « mes amis voulaient m’accompagner, c’est moi qui n’ai pas voulu ». Après quelques semaines passées seules avec lui même, il revient chez lui et chante à qui veut l’entendre que ce fut l’expérience la plus enrichissante de toute sa jeune vie. Et aussi la plus chiante, mais ça il le garde pour lui.

* nouvelle destination à la mode pour les backpackers.

c) Le néo backpacker :

 « La bohème ça voulait dire on est heureux » nous dit l’immense Charles Aznavour. La bohème étant redevenue un peu hype, un nouveau style de backpacker a émergé : le backpacker aisé. C’est le backpacker qui décide d’aller backpacker en Amérique du Sud ou en Asie du Sud Est pour le côté fun, hype et aventurier de l’expérience, mais qui n’a pas omis d’emporter son Iphone 5 (+ chargeur) et son réflex à 800 euros dans son sac à dos. Il justifie son envie de prendre le large pour se déconnecter de ses désirs, mais hésite à envisager les hostels « cheap » de son « lonely planet ». Il tape restau sur restau en disant à ses potes à quel point la bouffe n’est pas chère par rapport à la France. Il continue bien entendu de twitter à tue-tête et de poster quelques clichés de fraicheurs sur sa timeline Facebook (en anglais généralement ou alors dans la langue du pays, genre utiliser le portugais/brésilien pour poster une photo du Corcovado, c’est très frais !). D’ailleurs, il lui arrive de littéralement pèter un plomb lorsqu’il découvre que son auberge de jeunesse située sur les plateaux andins de la Bolivie n’est pas équipée de la technologie wifi. A la recherche du like et du buzz facile, son voyage n’est qu’un pastiche de Backpack. Ce dernier pense d’abord à la belle photo qu’il va instagrammer plutôt qu’à remercier Dame Nature de l’avoir mis au monde et de lui avoir permis de jouir de telles merveilles.

 

d) Le Backpacker Artiste qui veut serrer

Ce Backpacker un peu mesquin. Il est soit un photographe de l’ombre soit un écrivain en carton, mais il est persuadé que son talent saura faire de lui quelqu’un de célèbre, à condition de trouver sa muse. Il s’en va donc à la recherche de ce nouveau monde ou de cette Pocahontas qui lui offriront son grand prix de l’académie des beaux arts et son Goncourt. En fait, si son intention de départ est louable artistiquement parlant, elle constitue aussi et surtout un levier pour lever des gonzesses. Il est généralement très habile socialement. Il aime sortir son petit cahier (moleskine, of course !) à la vue de tout le monde pour y coucher sa prose pleine de promesse : « Aujourd’hui, j’ai fait caca trois fois. Vive la Turista ». Lorsque s’approche une jeune backpackeuse intrépide pour lui demander ce qu’il écrit, il referme vigoureusement son œuvre en déclarant avec classe « j’écris mais ce n’est pas encore assez bon » tout en jetant négligemment son foulard de poète sur ses épaules. Il fait alors mine de sombrer dans l’alcool avec cette jeune femme, à la manière de cet artiste trop exigeant envers lui même qui se soulerait pour mieux tendre vers un idéal de perfection qui le fuit. Il n’est pas rare que le backpacker Artiste revienne chez lui avec à peine une demi page écrite et des photos qu’un enfant de 5 ans aurait pu prendre avec le même appareil.

NDLR : Ce profil ne concerne que les hommes. Il n’est pas indissociable du backpacker séducteur (petit e).

e) Le Backpacker nighteur et séducteur

Le ou la Backpacker nighteur et séducteur est un fin stratège. Ce type de backpacker ne backpack que dans les lieux où ça nighte et où l’on trouve des bonnes meufs et/ou des beaux mecs.  Voyager pour séduire hors des frontières de son pays et accrocher quelques nouveaux drapeaux au dessus de son lit. Ô Le beau projet ! Nul besoin de le répéter : le Backpacker séducteur est un fervent supporter des aventures Interrails, Festivals de musique et autres beuveries où la choppe est facile et la chope (de bière) est cheap. D’ailleurs si l’on dressait une cartographie du backpackeur et de ses différentes formes, on constaterait que l’Europe de l’Est fourmille de Backpacker séducteur, à contrario du Pérou et de la Bolivie par exemple. Une analyse poussée expliquerait aisément que le sex appeal des populations andines locales est inférieur à celui des filles de l’est.

bolivienne qui mange une glace

NDLR : Le Backpacker séducteur est à dissocier du pervers polymorphe qui voyage en Thailande. La philosophie n’est pas le même. Le vrai Backpacker séducteur ne se déleste d’aucun denier pour brosser un fessier.

 

IV)  Que reste t-il de nos années Backpack ? La parole aux ex backpackers…

Le Che : A partir d’aujourd’hui, je ne suis plus médecin. Désormais je suis Backpacker !

Hemingway : Le Backpacker embrassa la mer d’un regard et se rendit compte de l’infinie solitude où il se trouvait.

Joachim du Bellay : Heureux qui, comme le Backpacker, a fait un beau Backpack !

Baudelaire : Ô Mort, vieux Backpacker, il est temps ! levons l’ancre ! Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons ! Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre, Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons ! (…) Le Backpacker part au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

Céline : Le Backpack, c’est la recherche de ce rien du tout, de ce petit vertige pour couillon, rien de plus.

Claude Levi Strauss : Je hais le Backpack et les Backpackers…

Paul Theroux : Tourists don’t know where they’ve been, Backpackers don’t know where they’re going.

 

Conclusion :

Pourquoi écrire des lignes et des lignes pour conclure lorsqu’une ou deux phrases peuvent faire l’affaire ? On s’étonne beaucoup trop de ce qu’on voit rarement et pas assez de ce que l’on voit tous les jours. Et si le backpacker partait pour revenir et à nouveau s’étonner de sa routine ?

NDLR : Le Sociologue backpack aussi un peu à ses heures perdues. Mais plus en mode séducteur.

 

 

2 comments

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