Le Mange Quignon

 

Mange quignon = Concept désignant une personne près de ses sous. A ne pas confondre avec radin ou crevard qui ne sont rien d’autre que des adjectifs sans saveur qui omettent de rendre compte de l’ingéniosité des mange quignons.

Ex : « Mec tu t’es fait un repas de mange quignon à 3,5 euros, je suis tout à fait impressionné, il faudra que tu me donnes ton astuce ! ».

La crise économique a bon dos. Elle sert à justifier bon nombre de comportements sociologiques qui sont pourtant intrinsèquement liées à l’indissociable binôme nature/culture de l’Humanité. Qu’elle fut inscrite dans nos gènes ou développée par la suite en réaction aux contraintes d’une société du vivre ensemble, la mange quignonerie est aujourd’hui universellement présente dans nos us et coutumes. Essayer « d’enculer le système » ou « autrui » en payant moins que sa juste part est devenu un challenge dans un monde où l’Homme a perdu confiance en son prochain. Un bon mange quignon doit donc rivaliser d’inventivités et parfois de mauvaise foi pour parvenir à jouir de la divine satisfaction d’avoir plus pour le même quantité d’argent… En somme, le Sociologue vous propose une petite analyse des familles sur le mange quignon qui sommeille en vous.

 

I) Analyse sémantique du concept de Mange Quignon

Si l’on décompose le terme Mange-quignon, cela nous donne « Manger un quignon ». Quignon pour quignon de pain. Manger un quignon de pain. Un quignon de pain, c’est généralement la partie d’une baguette que personne ne veut grailler et que l’on donne allègrement au pigeon, car ce n’est pas hyper bon en fait. Un vrai mange quignon, c’est donc quelqu’un qui juge que tout doit être mangé dans le pain jusqu’au quignon. Une façon de rentabiliser son achat et de se nourrir jusqu’à la dernière miette de cette belle baguette tradition. Une façon également de ne pas jeter l’argent au pigeon. En effet, vous avez acheté votre baguette disons 1 euro. Le quignon qui fait partie intégrante de votre baguette doit en somme avoir une valeur (si l’on calcule au pro rata du poids ou à la longueur) d’environ 10-15 centimes d’euros. Donc en quelque sorte manger le quignon de votre pain vous fait économiser 15 centimes d’euros par baguette car l’ajout de quignons dans votre estomac fera réduire d’une somme identique vos dépenses en nourriture supplémentaire. Sachant que vous achetez environ 2 baguettes de pain par semaine, cela représente une économie de 30 centimes d’euros par semaine. Sur 10 ans, manger vos quignons vous aura donc remporté 150 euros (30 cents * 50 semaines par an * 10 ans) que vous pourrez utiliser à bon escient en vous offrant une fellation gourmande dans un bordel chic de Madrid. Manger son quignon tous les jours pour se faire manger le quignon par la suite, Malin non ?

C’est là que le concept de mange quignonerie prend tout son sens : le mange quignon ne raisonne pas uniquement à court terme mais également à long terme. Mange quignoner un peu tous les jours vous permet d’augmenter vos opportunités d’achat avec une somme d’argent fixe. Notre socle théorique paraît à présent suffisamment solide pour y ajouter un volet culturel et sociologique…

pigmalion

Voici une adresse sympa de bordel « chic » madrilène. Testé et approuvé par l’amicale du Pointu.

II) D’Harpagon de Molière à l’essence même du Mange quignon 

Dans l’Avare, œuvre génialissime du génial génie Molière, Harpagon nous gratifie de quelques répliques qui résonnent avec force avec le discours actuel d’un mange quignon classique: « Quand il y a à manger pour 8, il y a à manger pour 10 ! ». Comme le dit si bien La Flèche en parlant d’Harpagon « Donner est un mot pour lequel il a tant d’aversion, qu’il ne dit jamais : « Je vous donne », mais « Je vous prête le bonjour ». Harpagon figure de la mange quignonerie avant l’heure ? Rien n’est moins sûr car le mange quignon n’est pas radin de fait. Il est exigeant avec son budget mais peut s’avérer généreux avec son prochain.

Exemple de raisonnement d’un mange quignon généreux :

« J’ai mangé des pates de la marque distributeur toute la semaine, j’ai économisé quelques deniers qui pourront m’être utiles ce week end. Tiens d’ailleurs je dois voir un ami de longue date ce soir. Allez ce soir je suis grand prince, je pose ma teille aux planches ».

Au contraire du radin qui économise pour se toucher sur la tonne de fric qu’il garde sur son compte. Le mange quignon, lui, cherche seulement à optimiser ses dépenses et ses achats. Le mange quignon ultime ne mange pas de la journée lorsque le soir-même il doit assister à un buffet à volonté car il désire poncer ce buffet jusqu’à la moelle (lui poser en quelque sorte un tacle assassin afin de manger pour toute la semaine suivante). Le mange quignon idéal c’est celui qui va au Salon de L’Agriculture au petit matin, qui paie ses 6 euros d’entrée carte étudiante et qui s’empiffre toute la journée de la bouffe en dégustation gratuite en prenant bien soin de ne jamais repasser deux fois devant le même stand. Le Mange quignon aspire à garder son anonymat. Il faut une belle dose de courage, un soupçon de ruse mais aussi de l’éthique pour être mange quignon. Attention, le mange quignon ne vole jamais, il saisit des opportunités qui lui sont offertes.

buffet

Ex1: Quelques mange quignons en train de casser le buffet à volonté. Ils n’avaient pas mangé depuis 48h et ils ne mangeront pas demain. En soit, les 15 euros de buffet à volonté qu’ils ont payés seront très vite amortis!

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Ex2: François Hollande, mange quignon n°1, s’envoie quelques casses dalle avant de se diriger vers la dégustation côte de boeuf. 

III) Mise en situation de manges quignon

a)  Le fameux restaurant entre amis

L’addition au restaurant constitue un parfait révélateur du phénomène. A l’instar du radar sur les routes qui capture les excès de vitesse, l’addition choppe en flagrant délit les excès de mange quignoneries. Imaginez la scène d’une dizaine d’amis qui décideraient de diner ensemble pour célébrer des retrouvailles. Tout le monde se retrouve donc au restaurant « à la bonne franquette » au standing tout à fait honnête pour y déguster de bons plats dans l’allégresse et l’ivresse. Une fois la carte apportée, chacun se met à faire son petit arbitrage dans sa tête en fonction de sa tune et de sa faim.  Dans le groupe, un mange quignon qui, anticipant la pagaille finale pour le paiement, finit par oser le petit fondant au chocolat (un peu premium) au dessert. A la fin du repas, la traditionnelle addition atterrit sur la table et les intellectuels du groupe commencent à faire des calculs savants en impactant au pro rata le nombre de verres bus de la bouteille de vin ainsi que le coût du plat spécifique commandé par chacun histoire que tout le monde paye l’exacte somme relativement à sa propre consommation. Le postulat qui commande cette attitude est l’éternel mensonge que « les bons comptes font les bons amis ». Mais là, ex nihilo, un génie pragmatique et un peu soul s’élève au dessus de la mêlée de bons sentiments en venant de facto donner raison au panache du mange quignon susmentionné : « Bon c’est bon on va pas chipoter, on n’a qu’à tout partager et diviser l’addition ». Bingo, le mange quignon se fait donc offrir son fondant au chocolat sans autre forme de procès. Mais à ce moment là, il y a toujours un radin dans le groupe (à dissocier du mange quignon) qui avait précédemment déclaré au moment de la commande du dessert « non j’ai plus faim, ma salade m’a vraiment rassasié…» qui lâche sur le ton de l’humour (mais son amertume est palpable) « bah j’aurais du prendre un dessert alors ». Son petit rire ne trompe personne. Surtout pas le mange quignon qui l’a joué très fine et qui a gagné son délicieux fondant.

addition

NDLR : Une note très complexe. « Vaut mieux qu’on divise le tout ». Steeve vous épargne l’explication de la situation classique « Il manque 5 euros ? Qui n’a pas payé ? ». A en croire que toute bande de potes qui se respecte possède son mange quignon.

 b)     Le mange quignon en soirée

Le mange quignon en soirée c’est un peu le mange quignon qui sommeille en tout un chacun. Il faut bien l’avouer, les soirées constituent en général un poste important de dépenses mensuelles. Faire l’acquisition d’un divin breuvage alcoolisé a bien évidemment son prix et comme il est difficile de réduire la fréquence des teufs (car en fait c’est cool la teuf), le seul levier pour mangequignoner consiste à réduire la dépense par soirée. A nouveau si l’on décompose notre arbre des possibles: réduire la dépense par soirée équivaut soit à réduire l’alcool que l’on se met dans le gosier (ce qui n’est évidemment pas une option !) soit à acheter de l’alcool moins cher. Mettons nous en situation : il est 18h, vous avez enfilé votre slip kangourou et vos plus beaux outfits de séducteur. Vous vous dirigez vers la superette du coin pour acquérir préservatifs (dans l’optique d’un ponçage de fessier de deux ou trois pucelles parisiennes) et la fameuse bouteille par personne que l’hôte de la teuf du soir a demandé. Le projet mange quignon se met alors tranquillement en place, alors que vous contemplez avec perplexité le rayon des boissons alcoolisés et l’univers des possibles qui s’offre à vous : bouteille de vin rouge, bouteille de hard à partager avec un autre copain sur un projet mange quignon, mauvais pack de bière de 20, bref l’arbitrage est difficile… Vous avez peur de manquer d’originalité en ramenant des bières, vous avez peur de passer pour un radin en ramenant une mauvaise bouteille de hard (ex : william peel), vous optez donc pour une bouteille de vin rouge. Vous regardez les différentes étagères et faites une étude comparée des prix dans le carrefour. La fourchette de prix s’étend de 3 euros la bouteille à 35 euros. Vous vous dites qu’au sein de ce râteau, il y a moyen de poncer une bonne bouteille. Néanmoins vous n’osez pas quérir la bouteille de 3 euros pour des raisons d’image et celle à 10 euros vous fait un peu mal au cul (surtout si vous devez rentrer en taxi après). Vous optez donc toujours pour la bouteille average dont l’étiquette vous a titillé (car vous vous y connaissez autant qu’en cinéma malaysien post nouvelle vague). Notez tout de même que généralement les superettes anticipent votre raisonnement de mange quignon et mettent leurs bouteilles hardcore (d’un point de vue gustatif) dans la gamme 5 euros pour augmenter leurs bénéfices. Bandes d’enfoirés de fils de pute !

 vin   bojolé

En haut, un exemple d’une bonne étiquette: Combinant une appellation qui sonne bien (« Chateau Labrousse » de la famille MontBroussous) et un dessin de château provençal qui renvoie à un imaginaire de terroir et de bonne chère, cette bouteille a ainsi une forte chance d’être votre promise (surtout si elle coûte moins de 6 euros) alors même que vous vous arrachiez les cheveux devant le stand Vin du Monop’. A contrario, il y a peu de chances que vous optiez pour ce mauvais Beaujolais 2013 (en bas) qui propose une étiquette certainement générée à partir de paint ou bien de wordart windows 95.

IV) Les plans mange quignon un peu stylés

Manger

Lafourchette.com :

Le plan parfait pour deux raisons : premièrement les offres sont clairement intéressantes et ensuite, pour une raison totalement inconnue, réserver via lafourchette.com ne vous fait pas passer pour un radin mais pour quelqu’un d’intelligent et stylé. Une sorte de mange quignon 2.0 avisé et hipster.

Sortir

8°6 / Maximator / Bavaria :

Une bière qui ne se ponce pas n’importe comment sinon en respectant un rituel et des codes bien précis. On ne ramène pas une maximator en before chez des amis. Cela manque de classe. On la ponce chez soi ou dans le métro pour arriver déjà bourré au before et ne plus rien dépenser par la suite. Votre cerveau baignant dans le formol de la 8°6, vous passerez très certainement une bonne soirée.

Se déplacer

Le vrai mange quignon ne prend jamais le taxi. En particulier à Paris où il faut généralement casser son Plan d’Epargne Logement pour s’offrir une course. Il teuffe donc jusqu’à 5h-6h du matin pour bien rentabiliser sa soirée et rentre avec le premier métro. Il s’endort souvent dedans, peut potentiellement se faire dépouiller, mais au moins il évite l’enfer de la dépense Taxi considérée unanimement comme la plus inutile par l’ensemble de la jeune génération.

Meilleur Plan Mange Quignon: Steeve vous enjoint à télécharger l’application Heetch (http://www.heetch.com/) 

Voyager

Ouigo.com :

La nouvelle offre TGV SNCF que tout un chacun attendait avec impatience pour enfin retirer le Fist que la SNCF s’attelait à nous caler dans nos rectums respectifs depuis moult années. Bonne nouvelle pour tous les mange quignons de France et de Navarre. Car 25 euros pour un aller retour Paris-Marseille, c’est une manne financière supplémentaire pour vous donner plus de latitude en soirée afin de poser des bouteilles en boite et séduire.

Musique

La fameuse chanson gratuite d’itunes de la semaine fait bien plaiz’. 3 fois sur 4 vous trouverez le son affreux, mais vous la téléchargez quand même parce que l’effet gratuit vous donne le smile toute la journée. C’est gratos, ça fait plaisir!

Conclusion :

Au contraire du radinisme qui est tout à fait détestable, la mange quignonerie génère une forme de respect par son exigence d’astuce et son brin d’audace. Le mange quignon rejette en bloc les conventions sociales pour y imposer son art qui exalte une maîtrise parfaite de son budget. Il développe des sommets d’inventivité pour y parvenir et aime à s’assumer en tant que tel. On s’attend à un élan de fierté et de coming out des mange quignon dans les prochains mois. Peut être même la création d’un « Mange Quignon Pride » et un mouvement défendant le mariage mange quignon !

NDLR : Le Sociologue a une très grande estime pour les manges quignon qui s’assument.

 

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